Être devenu Gilet jaune
Publié le 03/02/2026
Sept ans après ce mouvement social unique et typiquement français, sort Devenir des Gilets jaunes, un ouvrage collectif aux éditions du Croquant, dans lequel politistes, sociologues, anthropologues et géographes nous aident à lire le phénomène en s'appuyant notamment sur des portraits.
Devenir des Gilets jaunes sur le site internet des Éditions du croquant
Quand a surgi le mouvement des Gilets Jaunes en 2018, les sciences humaines se sont irrésistiblement tournées vers lui. Concrètement, plusieurs équipes de politistes, sociologues, anthropologues de toute la France ont commencé à documenter les événements avant même d'avoir obtenu des financements, autrement dit sur leur temps personnel. Dans le Finistère, Alix Levain et Christèle Dondeyne sont ainsi allées à la rencontre de ces personnes à qui elles ont d'abord tendu des questionnaires, avant de réaliser aussi des entretiens approfondis de certaines d'entre elles.
Approcher la complexité du mouvement par les biographies de quelques personnes
Plus tard, quand la possibilité de réaliser un ouvrage s'est présentée, il a fallu choisir que dire et comment expliquer ce mouvement si original, si spécifique à la France, si multiformes aussi. Chercheuses et chercheurs de Montpellier, Bordeaux, Rennes, Brest ou ailleurs ont alors raconté "leurs Gilets jaunes" aux autres. Ainsi s'est dessinée la méthode pour expliquer le mouvement ; une approche par les biographies. L’étude des trajectoires et parcours permet en effet de comprendre à la fois les origines du mouvement, mais aussi ses conséquences sur les vies privées et sur la vie collective, selon sept grands thèmes : le rapport au corps, l’engagement en couple, le rapport au savoir, le rapport salarial, les inégalités de genre, l’ancrage territorial et le maintien de l’engagement.
Des épreuves en commun
En tant que sociologue du travail, Christèle Dondeyne a donc coécrit avec Alix Levain qui et anthropologue et Étienne Walker qui est géographe, le premier chapitre de l'ouvrage, en forme de question : Le travail, commun dénominateur et/ou commun diviseur des Gilets jaunes ? Au fil des cinq portraits et parcours, on appréhende ce qui rassemblait ces personnes : des accidents ou des chaos de vie, des difficultés et la sensation fréquente de n'avoir pas été aidé, une politisation plutôt rare, un passé militant généralement inexistant.
"Ainsi, les expériences de travail marquées par des épreuves d’intégration et d’injustice ont joué un rôle central dans le mouvement."
On cerne aussi ce qui les séparait : des revenus et un rapport à la précarité très variables selon qu'on est petit patron ou demandeur d'emploi, employée dans le secteur médico-social, un rapport au syndicalisme fluctuant, parfois inexistant, parfois déçu pour celui qui a milité, mais trouve les syndicats trop tièdes, ou pour celle qui a sollicité un syndicat trop faible en ressources pour l'aider lorsqu'elle a été victime de harcèlement.
Pauvreté : la honte change de camp
Dans le chapitre 4 coécrit avec Magali Della Sudda qui est chercheuse en science politique, Christèle Dondeyne revient sur la question du genre : les femmes étaient majoritaires dans le mouvement des Gilets jaunes, ce qui en fait aussi une mobilisation spécifique. C'est une seule figure, celle de Jacqueline, qui nous permet de comprendre en quoi les femmes Gilets jaunes étaient rarement "féministes" et ont pourtant un "vécu féminin" de la mobilisation. Jacqueline a été elle aussi bien malmenée au fil de sa vie (elle a 69 ans en 2018) : maltraitée dans son enfance, victime de violences conjugales, marquée par le décès de son fils, harcelée au travail... C'est en intégrant le mouvement, en s'y faisant une amie de son âge, qu'elle se sent enfin appartenir à une "famille" de substitution. Elle qui ne s'intéressait que de loin à la politique (elle avait juste été heureuse de l'élection d'un socialiste à la Présidence de la République en 1981) devient protagoniste à part entière, engagée physiquement dans les manifestations.
"La participation au mouvement lui donne l’occasion de s’affirmer contre la domination masculine dans les interactions de groupe et contre la violence d’Etat exercée par des forces de l’ordre, en s’engagement physiquement dans cette contestation."
Comme Jacqueline, et bien que n'ayant jamais manifesté ni adhéré auparavant à un syndicat, certaines et certains Gilets jaunes ont poursuivi les luttes, participant aux manifestations contre la réforme des retraites ou à "Bloquons tout" le 10 septembre 2025. Si collectivement, on peut parler au passé de ce mouvement, nul doute qu'il a essaimé dans les rapports individuels à la mobilisation sociale. Et il a aussi mené à une prise de conscience collective quant aux rouages sociaux :
(...) s’opère un retournement du stigmate de la pauvreté. De honte subie et gardée pour soi, la pauvreté devient une honte pour le gouvernement. Les privations auxquelles le manque de ressources conduit créent de nouvelles complicités.
Devenir des Gilets jaunes, sous la direction d'Emmanuelle Reungoat, Sylvain Bordiec, François Buton, Christèle Dondeyne et Étienne Walker, Éditions du Croquant.